Lieve Cornil : un parcours pluriel, moderne et engagé

PluCa (Philippe) : J’ai rencontré Lieve Cornil, fondatrice et directrice du « European Lettering Institute » plusieurs fois, que ce soit lors de stages chez nous, lors d’une formation chez elle, dans des expositions ou de manière moins formelle à Bruges. 

Je suis souvent surpris de son approche non consensuelle des choses et nos opinions divergent parfois, mais c’est avec beaucoup de respect que j’écoute son expérience et que j’admire sa pédagogie et sa connaissance de la lettre.

 

Bonjour Lieve,
Tu es connue en Flandre, en Wallonie et en France et probablement ailleurs encore où tu te forges une bonne réputation. Sincèrement, comment as-tu vécu les stages que tu as donnés chez nous ? À chaque fois, c’est le succès. 

J’ai commencé à donner des cours à l’âge de 26 ans. J’habitais à Londres à l’époque et ma collègue Rachel Yallop avait besoin d’un coup de main pour son cours à Epsom School of Art. Tout de suite, j’ai aimé l’échange avec l’autre, le contact avec les étudiants et j’aime profondément de pouvoir transmettre ce qu’on m’a appris. Je sais comme c’est important d’avoir un prof en face de soi qui s’investit, qui donne, qui s’intéresse honnêtement à l’autre et qui n’a pas peur que l’étudiant dépasse le savoir-faire du prof. En fait, c’est tout simple : je crois dans l’éducation et j’aime la pédagogie.

Les stages en Wallonie se sont très bien passés, mais ne sont pas vraiment différents d’un stage en Flandre, au Canada, en France, en Angleterre, en Australie ou autres… Certes, la plupart des gens sont surpris quand ils font un stage avec moi, je questionne beaucoup, je donne beaucoup de responsabilités à l’autre afin qu’il puisse construire un univers graphique individuel et proche de lui. Cela ne m’intéresse pas du tout que l’étudiant fasse ce que je fais. Ce qui m’intéresse, c’est de faire avancer l’autre dans son trajet de calligraphe, de dessinateur de lettres ou de graphiste.

A chaque fois, j’ai été très bien accueillie dans une ouverture d’apprendre, une envie d’avancer, mais aussi souvent avec un peu d’angoisse… J’ai un très bon souvenir de mes stages chez Plumes & Calames. C’est vraiment un groupe très sympathique qui a envie d’apprendre.

 

PluCa : J’ai pu plusieurs fois te voir à l’œuvre, en tant que prof. C’est assez fascinant. C’est quoi, ton truc ?

Je crois que la réponse est toute simple : mon truc c’est que j’adore enseigner. Et cela me rend profondément heureuse quand je vois quelqu’un progresser dans son parcours. J’essaie de l’aider dans une ouverture et humanité totale, avec un grand respect pour l’autre. C’est tout.

 

PluCa : C’est vrai que tu n’es pas une novice en pédagogie de la lettre, non plus. Ton CV artistique est trop important pour être livré ici et je propose à nos lecteurs de te le demander s’ils veulent mieux te connaître… ou s’ils veulent faire appel à tes services. Néanmoins, si tu devais résumer ton parcours en 4 parties clefs, à quoi penses-tu et pourquoi?

Formation :

J’ai découvert la calligraphie pendant mes études universitaires (MA sciences politiques à Gand) à l’âge de 18 ans. Pendant ces quatre années, j’ai suivi des stages à gauche et à droite. J’étais mordue par l’écriture. Même si les stages m’offraient une certaine connaissance, je voulais en savoir plus. J’ai cherché une formation longue durée et c’est grâce à Jean Larcher que j’ai trouvé le Scriptorium de Toulouse. C’est sous l’œil attentif de Bernard Arin, pédagogue pur-sang mais pas facile, que j’ai appris le métier. Ensuite, j’ai pu développer mon coté artistique et personnel aux Etats-Unis, quand j’ai pu travailler avec Thomes Ingmire pendant presqu’un an. De retour en Europe en 1995, je me suis installée à Londres où j’ai pu travailler avec Mike Pratley dans le domaine de la lettre écrite et dessinée  pour la réalisation de logos, alphabets et toute application commerciale. J’ai fini mes études au City and Guilds à Londres et à Reading, Department of Typography.

Création :

Cette formation riche d’expériences à travers le monde m’a permis de monter ma boîte de création en 1995. Je me suis mise à mon compte à Londres et j’ai toute de suite commencé à travailler pour des agences de design et de pub : création de logos, de calligraphies pour des évènements, de gravures de pierre, je touchais à tout. Je n’ai jamais arrêté de créer et de travailler en tant qu’indépendant. J’ai quitté Londres en 2002, et je me suis installée à Saint-Malo, puis à Nantes pour enfin revenir en Belgique en 2006. C’est là où j’ai décidé de monter mon studio de création qui existe encore aujourd’hui,  Studio XII – www.studioxii.com

Enseignement :

En 1996, j’ai donc eu l’occasion d’enseigner à Epsom College of Art & Design en collaboration avec ma collègue Rachel Yallop. Je n’ai pas arrêté d’enseigner depuis. J’ai commencé à animer des stages en Europe et aux Etats-Unis et en Australie. Mais j’ai aussi eu la chance d’enseigner dans des écoles d’art en Angleterre et en France : après Epsom, j’ai pu devenir prof de design graphique et de typographie à L’ECV Nantes. De 2004 à 2006, on m’avait demandé de devenir directrice de l’école. En 2006, je suis revenue en Belgique et me suis installée à Bruges. J’ai fait ce que j’ai toujours fait : créer et enseigner. En 2009, j’ai monté mon école privée qui maintenant est connue sous le nom de European Lettering Institute.Enseignement:

Expositions/Publications :

J’ai commencé à exposer mon travail personnel en 1989. Depuis lors, j’ai participé aux expositions de groupe ou en solo en Belgique et à l’étranger. Mon travail personnel se trouve dans des collections privées et publiques.

PluCa : Et qu’est ce qui t’a donnée l’envie de créer le « European Lettering Institute » à Bruges?

Cet envie existe depuis mon passage au Scriptorium de Toulouse. Avec Arin, on en avait vaguement parlé, mais j’ai attendu un moment précis avant de me lancer : je voulais d’abord avoir beaucoup d’expérience professionnelle avant de pouvoir partager mes connaissances avec une nouvelle génération.

Donc à 39 ans, je suis allée voir Bernard à Toulouse pour lui demander s’il était d’accord que je monte l’école à Bruges. Il était ravi – il avait fermé l’atelier en 2005 et personne n’avait repris le Scriptorium, donc il me soutenait à 100%, même s’il était triste que cela ne se passait pas à Toulouse. J’ai commencé l’école toute seule sous le nom de Studio XII en 2009 chez moi, dans mon Studio. On a commencé avec 7 étudiants.

En 2014, l’école avait tant grandi que je ne pouvais plus continuer toute seule : mon Studio continue sous le nom de Studio XII, mais nous avons hébergé toutes les activités concernant l’éducation dans une a.s.b.l : le  European Lettering Institute. Avec la calligraphe Carry Wouters (ancienne étudiante de ELI), nous formons aujourd’hui l’équipe principale de l’école. Mais nous sommes soutenus par d’autres anciens.

J’ai monté l’école parce que je me faisais énormément de soucis par rapport au manque d’une formation longue durée en Europe. Plusieurs étudiants m’avaient contactée en me demandant si je ne pouvais pas construire un atelier comme le Scripto. Ce sont eux qui m’ont convaincu que le moment était venu.

 

PluCa : Ça donne quoi, comme résultats une idée aussi folle

A vrai dire, je ne trouve pas que c’est une idée folle…

Après 10 ans: 17 étudiants professionnels pour l’année 2019-2020. 8 nationalités. Age moyenne : 35 ans. 12 stages d’été en calligraphie et gravures de pierre depuis. Tout un programme de stages le weekend et de cours hebdomadaire ouverts à tous. En ce moment, c’est le seul endroit qui offre une formation longue durée à tous ceux qui s’intéressent à la calligraphie occidentale. C’est un lieu inspiré par le Scriptorium de Toulouse, bien sûr adapté aux besoins de 2020 et ouvert à tous : débutants et étudiants avancés sont les bienvenus !  

 

PluCa : Autre chose qui me titille depuis des années… Tu sais que pour Plumes & Calames, Bruges, c’est un peu la Mecque de la calligraphie ? Il y a tellement de personnes de renom chez vous… Comment expliques-tu cette concentration de talents ?

Je crois que c’est le hasard. Tu sais, dans les années 80, le centre se trouvait à San Francisco. Puis cela à bougé… et cela bougera encore. Ces mouvements sont fluides et c’est très bien comme ça. Donc, ne te fixe pas trop là dessus.

 

PluCa :  Et comment expliques-tu la renaissance précoce de la calligraphie en Flandre ?

Qu’est-ce que tu appelles précoce?

 

PluCa : Je m’explique: la calligraphie a repris en Flandre à peu près 15 ans avant la naissance de Plumes & Calames qui a eu lieu en 2004 et vous étiez déjà très nombreux et très structurés. Ce n’est pas le hasard qui a mis tout ça en route. Qu’en penses-tu, comment c’est arrivé?

Hmmm, je ne suis pas vraiment d’accord avec les dates.

À mon avis, cela a commencé bien avant : Jef Boudens (1926-1990) peut être considéré comme le premier calligraphe moderne flamand et c’est lui qui, comme Edward Johnston en Angleterre, à réintroduit la calligraphie chez nous. Sa carrière a vraiment commencé après la guerre. Sa plus grande contribution a été ses 5 enfants qui sont tous rentrés dans la calligraphie ou la gravure de pierre. Les fils (Pieter et Kristoffel) ont introduit la gravure sur pierre en Flandre et les filles (Joke et Liesbet) ont beaucoup fait pour le développement de la calligraphie et la lettre dessinée dans notre région. Il y avait une grande connexion avec la gravure de pierre anglaise : la famille avait des connexions avec John Skelton, John Nash et Ditchling (lieu de Eric Gill).

Une autre personne importante a été Jan Broes, qui, dans les années 80, a commencé à organiser des expositions sur la calligraphie et la gravure sur pierre à Bruges. Il s’intéressait beaucoup à la calligraphie et à la gravure de pierre française et allemande. Sont venus en Belgique : Jean-Claude Lamborot, Claude Mediavilla, Werner Schneider, Heinz Schumann et plein d’autres.

En même temps, il y a eu Joke Van den Brandt qui a monté son association « Scriptores » en 1985 et puis « Kalligrafia » en 1987. Elle organisait plein de stages et d’expositions dans la région d’Anvers.

La connexion était aussi surtout franco-allemande avec Werner Schneider, Jean Larcher, Gottfried Pott, Werner Eikel, Karl Georg Hoefer, Jovica Veljovic.

Dans ces deux centres (Bruges et Anvers), il y avait donc plein de gens qui étaient exposés à cette calligraphie européenne et qui ont commencé à organiser (Joke Van den Brandt à Anvers et Leen Gallet à Bruges) et à suivre des stages avec ces maîtres de la lettre écrite. Ils ont formé une génération nouvelle : Joke Boudens, Liesbet Boudens, Pieter Boudens, Kristoffel Boudens, Els Baekelandt, Goedele Soetewey, Lieve Cornil, Greet Lembregts, An Vanhentenrijk, Eric Roels, Paul Melsen, Marika Mertens, Anna Van Damme, Frank Missant, Sofie Verscheure et tant d’autres.

Puis, Ludo Devaux a monté des conférences internationales de la calligraphie dans les années 90 à Oostmalle. C’est là où sont arrivés les Américains : Julian Waters, Susan Skarsgard, John Stevens, Carl Rohrs… Un grand changement pour Bruges a été l’arrivée de Brody Neuenschwander en 1993 qui a formé Yves Leterme et avec qui (entre autres) il a monté Witruimte. Ils ont pu profiter d’un climat favorable afin d’introduire un nouveau système d’enseignement. Je réalise maintenant que je faisais partie de cette première grande vague, mais j’avais déjà quitté la Flandre pour poursuivre mes études à Toulouse quand Brody est arrivé. J’étais donc en train de travailler en tant que professionnelle à l’étranger quand cette deuxième vague est arrivée en Flandre.

Je pourrais entrer encore plus dans les détails, mais je crois que c’est largement suffisant.

 

PluCa : Pas pour moi… Mais c’est vrai aussi que si on continue, on va perdre des lecteurs. Cela dit, dans le fond, et sans langue de bois, qu’appelles-tu « calligraphie », toi ?

Après 30 ans dans le métier, je ne sais toujours pas et à vrai dire, cela ne m’intéresse pas trop non plus. C’est une question éternelle, un discours sans fin que j’entends depuis mes 18 ans sans avoir eu de réponse satisfaisante.

Par contre, ce qui est intéressant, c’est qu’on est toujours dans la recherche, ce qui fait avancer les pensées sur le développement de la forme de la lettre, de la lisibilité, de l’expression graphique, de l’expression individuelle. Le domaine de la lettre est tellement vaste, on a un si long chemin à faire encore…

 

PluCa : D’accord. Essayons autrement : imaginons que tu te retrouves lors d’un repas avec trois des calligraphes qui ont marqués ton parcours. Qui seraient-ils ?

Bernard Arin (FR), Thomas Ingmire (USA), Mike Pratley (UK)

Je leur dirais un grand merci pour l’enseignement extraordinaire que j’ai reçu. Ils m’ont formée dans cette ouverture d’esprit, avec leur connaissance PROFONDE du sujet ET du métier. Ils m’ont appris qu’il fallait travailler dur et de manière modeste afin de mieux comprendre la lettre et de pouvoir l’appliquer de manière justifiée. Ils m’ont fait comprendre que c’est un privilège d’être au service de la lettre, un sentiment que je ressens encore tous les jours.

 

PluCa :  Et maintenant, avant de prendre un dernier café et d’aller marcher ensemble dans les rues de Bruges, une tradition de mes interviews : tu as 10 lignes pour t’adresser aux stagiaires/membres de Plumes et Calames.

Merci de vous intéresser à la calligraphie occidentale et à la lettre en général. Continuez à apprendre, ce n’est que dans une connaissance profonde de l’histoire qu’on pourra avancer d’une manière profonde et justifiée. Ayez la patience de pouvoir et de vouloir progresser lentement.

Merci de m’avoir accueilli à bras ouverts. J’espère que ces stages vous ont apporté quelque chose de positif et créatif. Pour ceux qui hésitent s’il peuvent en faire leur métier : le domaine de la lettre est grand et il y a tellement d’applications contemporaines à apprendre. Tant que nous utilisons l’alphabet pour communiquer, nous aurons besoin des gens formés. Donc, oui, je crois que plus que jamais, l’écriture, la lettre a besoin de vous !

 

PluCa :
Pfiou, on a appris plein de choses, là… Comme d’habitude avec toi ! 😉
Merci pour cette interview,  Lieve.
À tout bientôt…

Pour (re)découvrir l’univers de Lieve :